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Dhafer Youssef


Portrait de: Dhafer Youssef

Avec Abu Nawas Rhapsody, le chanteur-oudiste tunisien Dhafer Youssef s’appuie sur un trio jazz piano-basse-batterie pour sublimer les antagonismes sacré-profane. Un art audacieux qui transcende les frontières.

 

Sur la pochette du disque, la peau de Dhafer Youssef reflète la poésie d’Abu Nawas, vers de lumières sur corps replié, antre de secrets. Depuis l’enfance, ce poète arabo-persan du VIIIème siècle éclaire le chanteur-oudiste tunisien du feu de ses mots :

 

« La qualité de sa poésie me fascine comme celle de sa provocation. Il y a plus de 13 siècles, un homme osait parler vin, sexualité, masturbation, attaquait la société avec justesse. Aujourd’hui, je trouve timide l’audace, cet apanage des fous, des anormaux, des poètes. »

 

Une provocation profane dans un monde religieux, qui contenait en elle tout le sacré, tout le divin, quête de sens. Dans cette rhapsodie, succession décousue des expériences fortes du poète, Dhafer ne saurait pourtant trop s’appuyer sur la beauté littéraire : du verbe, le musicien fait sa pâte, prétexte à vocaliser à l’infini, à toucher le corps plus que l’esprit, matières sonores, abstractions. Et puis, il y a cet autre poète soufi, Ibn al- Farid (XIIIème siècle, Egypte), auteur de vers somptueux sur la relation entre extase divine et ivresse du vin, qui lui donne l’inspiration de sa "Wine Ode Suite", oeuvre en trois actes d’improvisations méditatives avec le pianiste prodige Tigran Hamasyan. L’antagonisme profane-sacré, une fois encore, constitue le fil conducteur de la musique de Dhafer, ancien muezzin : la voix, comme don de soi, sacrée, mais refus forcené de toute vérité dogmatique.

 

Une vie d’errance

 

Pour mener à bien cette aventure spirituelle, Dhafer relègue un temps ses escapades électro, pour revenir à la sacro-sainte formule piano-basse-batterie. Entouré de jeunes musiciens virtuoses (Mark Giuliana, Chris Jennings, Tigran Hamasyan), libres de toute entrave et bouffeurs de sons tous azimuts, Dhafer fait swinguer le sacré, ouvre les portes de la poésie, rénove la langue jazz qu’il affectionne tant : peinture en réalisation, musiciens en train de vivre... Pourtant, malgré la liberté de style, le Tunisien nomade, éponge revendiquée de tous les pays traversés, expériences vécues, personnes côtoyées, ne saurait se retrancher derrière quatre lettres :

 

« Avec la globalisation, les échanges, il n’y a plus qu’UNE SEULE musique, confrontée à tes goûts. Comme dans la vie d’Abu Nawas, il y a de tout dans mon art : du sacré, du profane, de la matière, du vide... Et l’audace du bon chemin à trouver ».

 

Une voie aux horizons ouverts, donc, à l’image d’une vie sans attache, partagée entre Paris, New York et Tunis. S’il vient d’acquérir une maison dans son pays natal, Dhafer n’a, durant trois ans, pas connu le sens du mot « rentrer » : « Je ne pouvais pas m’installer. L’errance favorise ma musique. Je crois encore avoir devant moi une longue route de vagabond. »


Anne-Laure Lemancel








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